« La Vie devant soi » : juste une histoire d’amour

La Vie devant soi
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Publié en 1975 sous pseudonyme par le bandit de la littérature française Romain Gary, couronné du prix Goncourt la même année, adapté au cinéma en 1977 puis césarisé et oscarisé, « La Vie devant soi » fait partie de ces histoires qu’on ne présente plus. L’histoire de l’amour infini qui unit madame Rosa, rescapée d’Auschwitz et ancienne prostituée, et Momo, petit garçon musulman qu’elle élève comme un fils.

C’est avec une grande douceur et une non moins grande humilité que le metteur en scène Simon Delattre a choisi de donner la main à Momo et madame Rosa. De l’humilité il en faut pour ne pas prétendre à quoi que ce soit, ne pas chercher le coup d’éclat ou la lumière via l’historique de « La Vie devant soi », mais simplement donner sa version à soi, parce qu’on en a rêvé toute son adolescence, comme on ferait un cadeau à un copain en regardant ses pieds et en lui disant « tu verras c’est pas grand chose » alors que justement, ce cadeau, c’est le plus beau cadeau du monde.

« La vie devant soi » est l’oeuvre d’un grand adolescent rêveur qui, parce qu’il aime au moins autant la musique et les marionnettes que les acteur·ices, a décidé qu’on n’était pas obligé de rentrer dans des petites cases pour faire plaisir aux étroit·es d’esprit et a mis sur scène ce dont il avait, peut-être, rêvé dans sa chambre à 15 ans. Il y a donc la voix fragile et rauque à la fois de Nabila Mekkid, rockstar méconnue qui porte le poids de la Factory sur ses épaules ;  la sublime Maia Le Fourn au magnétisme si fort qu’on l’écouterait lire le Code Civil sans rechigner ; Tigran Mekhitarian qui campe un Momo qui aimerait bien qu’on arrête de le prendre pour un petit alors qu’il est déjà si grand ; et Nicolas Gousseff, se cachant derrière les marionnettes qu’il manipule.

« Est-ce qu’on peut vivre sans amour ? » demande Momo à qui veut bien l’écouter. C’est que Momo, même s’il mériterait parfois qu’on lui lave la bouche au savon tant il parle mal, il en a de l’amour à donner, et il aimerait bien en recevoir un peu aussi. L’amour et la poésie, c’est le beau programme que nous offre toute la troupe de « La Vie devant soi ». Et, comme un ultime cadeau fait à tou·tes les adolescent·es de 15 ans dans leur chambre, des guirlandes illuminent tout le plateau dans les derniers instants de la représentation. Parce que le théâtre est une fête. Parce que la vie un peu, aussi. Et c’est ainsi que nous sortons de la salle, le coeur rempli à ras bord.

 

« La Vie devant soi », d’après Romain Gary, mis en scène par Simon Delattre.
Adapté par Yann Richard.
Avec : Nicolas Gousseff, Maia Le Fourn, Tigran Mekhitarian et Nabila Mekkid.
Vu au Centre Culturel Aragon-Triolet à Orly le 31 janvier 2020.
A retrouver le 6 février à l’Espace Marcel Carné à St Michel sur orge, les 13-14 février au Bateau feu Scène Nationale de Dunkerque, le 10 mars : à l’Avant Seine à Colombes, les 12-13 mars au Grand Bleu à Lille, le 19 mars à Sarreguemines // Le Carreau Scène Nationale de Forbach et les 24-26 mars à La Coupe d’or à Rochefort.

« HEN », l’icône queer de Johanny Bert enflamme le théâtre Mouffetard

HEN
(c) Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, de la fumée, des musicien·nes, des néons qui créent un deuxième espace scénique. Une forme apparait, ondulant derrière un rideau de plastique, le fend, et soudain : le·a voilà. HEN, créature de mousse et de bois, ni homme ni femme, tirant son nom du pronom neutre suédois, diva trash qui boit de la bière et fait — littéralement — l’amour aux projecteurs, débarque pour son tour de chant.

HEN est un·e sale gosse qui refuse férocement de se laisser enfermer dans des cases. Soulevant les questions d’identités de genre, iel utilise les stéréotypes genrés en les poussant à l’extrême, arborant tour à tour poitrine opulente et pénis démesuré. HEN est HEN, furieusement elle, furieusement lui, ni plus ni moins.

En plumes, en latex, en talons, nu·e, HEN évolue sur scène comme si Asia Argento descendait le grand escalier du Lido avec la Line Renaud proverbiale d’une époque que presque plus personne n’a connu mais dont tout le monde se souvient. C’est que Line Renaud descendant le grand escalier du Lido, c’était quelque chose, parait-il. Presque aussi impressionnant que HEN chantant ce qui, on espère, va très vite devenir l’hymne des cortèges féministes : « Bois mes règles ».

Avec son numéro inspiré des cabarets berlinois tels que les aimait Christopher Isherwood, Johanny Bert (qu’on aimait déjà dans, soyons honnête, tout ce qu’il a fait qu’on a pu voir jusqu’ici) crée une icône instantanée de la scène queer, une Dalida qui aurait reposé sa boîte de médicaments au dernier moment et finalement décidé d’envoyer tout le monde se faire foutre à la place. Une créature fabriquée de toutes pièces et pourtant mille fois plus vivante que la plupart d’entre nous. On ne serait pas étonnée de trouver HEN caché·e entre les pages du « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger et on espère en secret que, comme tous les vieux chanteurs qui refusent de raccrocher les gants, iel fera une bonne dizaine de tournées d’adieu suivies de la tournée du come-back. Parce que, pour une fois, on y retournera.

 

« HEN », conception, mise en scène et voix : Johanny Bert.
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert et Anthony Diaz.
Musique live : Cyrille Froger et Ana Carla Maza.
A voir au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette jusqu’au 08 février 2020.
Attention, spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.

« Dr Nest » : les doux dingues de la Familie Flöz envahissent le Théâtre Monfort

Dr Nest
(c) Valérie Tomasulo

C’est un spectacle bien étrange que nous offre le collectif berlinois Familie Flöz au Théâtre Monfort. A rebours d’une certaine tendance du théâtre contemporain à parler beaucoup pour ne pas toujours dire grand chose, à contre-sens des différentes crises qui traversent les plateaux à mesure qu’elles traversent le monde.

Nouvel arrivé dans l’équipe soignante, le docteur Nest prend ses marques dans l’hôpital psychiatrique. Au contact des patient·e·s, il va modifier son approche thérapeutique jusqu’au point où il va commencer à gêner le reste de l’équipe médicale. Mais attention : ici, il n’est pas question de politique, pas question de lancer le débat sur les conditions de vie dans les hôpitaux, pas de coup de poing à l’estomac, car ce n’est pas le sujet. Samuel Fuller et son « Shock Corridor » sont loin, Familie Flöz lorgne plutôt du côté de Jacques Tati, un Jacques Tati qui aurait légèrement infusé dans l’inquiétante étrangeté des frères Quay.

Le ton est donné par les masques enfilés par les comédiens et la comédienne dès les cinq premières minutes, des masques grotesques, disproportionnés, comme pour souligner que nous ne sommes pas devant du théâtre naturaliste, mais devant une fantaisie. Il en va ainsi des occupant·e·s de l’hôpital, dépourvu·e·s de troubles labelisables par le premier quidam avide de la lecture de Doctissimo, et assimilables à de gentil·le·s ahuri·e·s qui, parce qu’ils et elles ne correspondent pas à ce que la société attend d’elles et eux, sont parqué·e·s à sa lisière.

La question levée en parallèle de la représentation mérite qu’on s’y arrête : peut-on décider de mettre en scène une fantaisie en hôpital psychiatrique ? Peut-on traiter de la psychiatrie comme de n’importe quel sujet ? Oui, semble nous dire Familie Flöz. Mais un oui qui, tout fantasque qu’il soit, a quand même plusieurs degrés de lecture. Il est tentant de s’arrêter au premier degré, de rire de ce patient qui bat des mains quand il est content ou de frissonner devant celui-là tout de noir vêtu et à l’air menaçant. Pour celles et ceux qui en voudraient plus, la première couche de vernis se décolle légèrement par endroits pour laisser transparaître des choses un peu plus sérieuses. Ce que fait le docteur Nest, au fond, ce n’est rien d’autre que se mettre à hauteur des êtres qui lui font face pour communiquer à leur manière, fut-elle hors normes. Ce qui déplaira eternellement à ceux qui ont décidé qu’il fallait rentrer dans certaines cases. Mais Familie Flöz n’est pas de ceux-là. Car bien qu’aucun·e interprète n’ouvre la bouche, on aurait pourtant juré les entendre nous susurrer : et si vous fichiez un peu la paix aux gens qui ne sont pas comme vous ?

 

 

« Dr Nest », de Fabian Baumgarten, Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber, Hajo Schüler, Mats Suethoff et Michael Vogel.
Mise en scène : Hajo Schüler et Michael Vogel.
Avec : Fabian Baumgarten (en alternance avec Hajo Schueler), Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber et Mats Suethoff.
A voir au Théâtre Monfort jusqu’au 02 février 2019.

Réouverture du Théâtre 14 : place aux jeunes

Théâtre 14
(c) Stéphane Pitti

C’est avec une émotion non dissimulée que Mathieu Touzé et Edouard Chapot, les deux nouveaux directeurs du Théâtre 14, ont inauguré leur première saison après plusieurs mois de travaux. Discours en main et trémolos dans la voix, encadrant les cinq artistes associé·e·s à cette nouvelle aventure (Yuming Hey, Séphora Pondi, Estelle N’Tsendé, Océane Cairaty et Olga Mouak), les deux trentenaires, conscients de la charge qui leur incombe, ont déroulé devant une salle comble et très enthousiaste leur programme pour cette moitié de saison. Et quel programme. Lieu de vie pour les habitant·e·s du quartier grâce au centre d’animation voisin désormais adossé au théâtre, spectacles hors les murs pour aller à la rencontre du public, volonté affirmée de se colleter avec les stéréotypes de genre et de race et donc, partant, d’ouvrir la porte aux différentes minorités sous-représentées sur scène. Une envie de « sauver le monde », comme le dira Mathieu Touzé, une envie à la fois naïve et indispensable, puisqu’à quoi pourrait servir le théâtre si ce n’est à sauver le monde ?

Comme pour affirmer qu’on a beau être jeunes, on n’est pas là pour plaisanter, le Théâtre 14 frappe un grand coup en invitant à inaugurer son nouveau plateau la rockstar du théâtre contemporain, Pascal Rambert, qui en profite pour offrir à ses fans venu·e·s en nombre son cycle de l’amour se déroulant sur trois soirées. La rencontre, la séparation, la réconciliation. Toute la vie condensée en trois spectacles. Toute la vie au Théâtre 14.

Au fil de la saison, pour sauver le monde, défileront Olivier Py, Cécile Backès, Charles Berling, le tgSTAN, Anne Théron ou Elise Vigier, dans une programmation qui n’aura de cesse de mêler valeurs établies et étoiles montantes. Il en faudra, du monde, pour le sauver. L’équipe du Théâtre 14 n’a pas peur et a déjà commencé à retrousser ses manches.

Symphonie rurale – réhabilitation d’un innocent dans « Neuf mouvements pour une cavale ».

Neuf mouvements pour une cavale
(c) Le désordre des choses

Si le théâtre s’est emparé depuis quelques années du sujet des violences policières, force est de constater que jusqu’ici le milieu rural était laissé de côté. Peut-être parce que moins séduisant, peut-être parce que plus compliqué pour le public de s’identifier. Peut-être aussi parce que nous avons pris la mauvaise habitude de laisser tout ce qui concerne agriculteurs et agricultrices sur le bas-côté de la route. C’est cette injustice que Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher tentent de réparer avec « Neuf mouvements pour une cavale », conçu comme la première pièce d’un cycle de réflexion autour des violences policières.

L’histoire est malheureusement vraie. En 2017, Jérôme Laronze est abattu par la gendarmerie au terme de neuf jours de cavale. Son crime : avoir refusé de se plier à une procédure absurde en tuant une partie de ses vaches. « C’est comme ça », lui dit-on. « C’est la réglementation. » Et le barnum administratif de se mettre en branle puisqu’au fond on peut tout justifier d’un « C’est comme ça ». Devant l’histoire de cet homme dont se sont emparé la metteuse en scène et l’auteur, on ressent un immense sentiment d’impuissance et d’injustice. De honte, aussi, nous qui, citadin·e·s, nous cachons derrière notre petit doigt en disant « On ne savait pas », façon détournée et pas très courageuse ni très élégante de dire « On ne s’y intéressait pas trop à votre truc, en plus manger de la viande c’est pas très écolo ».

En portant à la scène l’histoire de Jérôme Laronze, et en en faisant le premier volet de leur cycle de réflexion de surcroit, Aurélia Lüscher et Guillaume Cayet font de lui un symbole. Un symbole dont le prénom vient s’ajouter, lors du dernier mouvement de la pièce, à la liste trop longue des victimes, dans un appel à l’insurrection devant un parterre convaincu. Au « C’est la procédure » de l’administration, la comédienne Fleur Sulmont, portant le monologue à bout de bras, semble répondre : « Ni oubli ni pardon ». Et c’est la larme à l’oeil et la colère au creux du ventre que l’on ressort de la salle. Maintenant nous savons. Alors réveillons-nous.

 

 

« Neuf mouvements pour une cavale », écrit par Guillaume Cayet, mis en scène par Aurélia Lüscher.
Avec : Fleur Sulmont et les voix de Claude Thébert et des paysan·ne·s de la Limagne.
A voir au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 9 décembre 2019.