« 2 Soeurs » : naissance de la violence

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Après « Paradoxal », thriller scientifique créé en 2016 par la Cie Le Cri de l’Armoire qui explorait les méandres du sommeil, Marien Tillet revient seul en scène, toujours épaulé par Samuel Poncet à la scénographie, dans un thriller qui cette fois glisse lentement vers l’horrifique.

Tout commence par une armoire, donnée ou achetée pas cher à un inconnu qui vous assure que c’est vraiment une super armoire, et un bon copain qui a une passion pour les statistiques inventées et un tic de langage quand il laisse des messages téléphoniques. Un journal intime de 1953 écrit en gaélique coincé dans le tiroir de l’armoire va lancer Marc, nouveau propriétaire de l’armoire et thésard en ethnologie, et ledit copain dans une épopée aux accents sherlock-holmesques.

Fidèle à sa marque de fabrique, l’auteur-metteur en scène-interprète tisse des liens serrés entre fiction et réalité, entre la salle et le plateau, amenant le public à douter de plus en plus de ce qu’il voit à mesure que l’histoire se dévoile. Toujours en alerte, il suit les petits cailloux semés par Marien Tillet, tentant, peine perdue, de démêler le vrai du faux. Comme toujours, on ressort de la salle troublé·es. A l’image du « Dernier ogre » — réécriture du « Petit Poucet » mi-parlée mi slammée — « 2 Soeurs » interroge la part de violence contenue en chacun·e de nous et comment de l’effet de groupe peut naître ce que, seul·e, nous n’aurions jamais fait.

La résolution de l’intrigue n’est pas le plus important, le journal trouvé et duquel tout part aparaissant presque, rétrospectivement, comme un de ces MacGuffin chers à Hitchcock. Si c’est une armoire que Marc achète, c’est un miroir que tend à la salle Marien Tillet. Un miroir dans lequel le public est invité à observer le monstre qui sommeille en lui. Le monstre, ce n’est pas seulement celui ou celle qui commet le crime. Le monstre, c’est aussi celui où celle qui voit et ne dit rien.

« 2 Soeurs »
Ecriture, jeu et violon : Marien Tillet
Scénographie et lumières : Samuel Poncet
Dispositif sonore : Pierre-Alain Vernette
Régie en alternance : Simon Denis

Dates à venir :

Jeudi 10 juin 2021 à Saint-Maixent-L’Ecole (79), dans le cadre de la journée professionnelle du Festival Traverse !
Jeudi 28 octobre 2021 au Théâtre de Cluny (71), dans le cadre du Festival Contes givrés
Jeudi 20 janvier 2022 à La Rampe/La Ponatière, Scène conventionnée d’Echirolles (38)
Du lundi 9 mai au vendredi 20 mai 2022 au Théâtre Dunois, Paris (75)

« Les Présomptions, saison 2 » — des bouts de soi

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Cinq ans après la première saison des « Présomptions », où une bande d’ados traînait son ennui et ses questions existentielles dans l’espace urbain, le collectif Le printemps du machiniste revient avec une deuxième saison, toujours écrite par Guillaume Poix. On y retrouve les mêmes personnages qui, dix ans plus tard dans l’espace-temps de la scène, ont quitté l’adolescence pour plonger dans l’âge adulte tout en ayant pas beaucoup plus de réponses à leurs interrogations.

A l’entrée du théâtre, on vous tend un petit morceau de papier imprégné de parfum en vous posant une question parfaitement anodine et qui, pourtant, va peut-être vous plonger dans un abîme de perplexité. Ce que vous sentez, est-ce un parfum pour hommes, ou un parfum pour femmes ? Mais c’est quoi, au fond, une odeur pour hommes ? Et une odeur pour femmes ? C’est à partir de cette question, qui mettra chacun·e face à ses idées préconçues sur la masculinité et la féminité, que Guillaume Poix a tissé trois épisodes sur mesure pour le collectif en délaissant sa plume et son rythme parfois difficile à suivre pour une écriture plus simple, plus directe, plus percutante.

Complètement ancré dans l’ère du temps et dans les problématiques de sa génération, Le printemps du machiniste offre un des premiers vrais spectacles post-MeToo où, sans jamais utiliser de vocabulaire du monde militant pour, peut-être, ne pas faire peur à celles et ceux qui craindraient que ce ne soit pas accessible — et pas du tout, on le sent bien, pour ne pas froisser les susceptibilités des frileux, des réfractaires et des pisse-froid — , on se demande à quoi ça rime ces stéréotypes de genre auxquels on essaye de se conformer. On ne se mentira pas, militant·e ou pas, il y a quelque chose de jubilatoire à voir un homme reprendre son pote misogyne qui s’insurge qu’une femme tienne un poste d’agente de sécurité et, encore plus, à voir la bande de copines finale se mettre à manspreader et à expliquer la vie aux autres sans comprendre ce qui leur arrive. C’est drôle mais c’est intelligent aussi parce qu’on prend conscience, entre deux hoquets — oui, c’était bien nous qui toussions de rire le nez enfoncé dans notre écharpe — qu’on a peut-être encore du pain sur la planche pour déconstruire nos propores stéréotypes de genre. La magie de la marionnette, sans doute, qui elle aussi vaut bien plus que tous les stéréotypes qu’on lui accolle parfois.

« Les Présomptions, saison 2 », de Guillaume Poix, m.e.s de Louis Sergejev.
Avec Dorine Dussautoir et Noé Mercier.
A voir, on l’espère, bientôt en tournée.

« Que faut-il dire aux Hommes ? » — Là est la question

(c) Emilia Stefani Law

Alors que la crise sanitaire n’en finit pas, et pour continuer à exister quand même alors que le secteur culturel est le grand oublié des discours qui se répètent tous les jeudis, certain·es artistes ont décidé d’ouvrir leur filage ou de donner des représentations à huis-clos, pour une poignée de professionnel·les, afin de faire vivre un peu, tant bien que mal, ces spectacles qui ne seront peut-être pas présenté au public avant longtemps. C’est le cas de Didier Ruiz et de la MC93 qui, empêchés de présenter les trois spectacles prévus, ont offert une version de l’un d’eux, « Que faut-il dire aux Hommes ? ».

« Que faut-il dire aux Hommes ? » fait suite à « Une longue peine » (créé en 2016) et « Trans (més enllà) » (créé en 2018) en creusant la veine documentaire que Didier Ruiz explore depuis maintenant plusieurs années. Il est cette fois question de religion et, plus que de religion, de foi et de la façon de la vivre personnellement, intimement, en dehors des rites et carcans. Le sujet, à l’heure où on nous brandit la laïcité sans avoir vraiment vérifié ce que le mot impliquait histoire de faire taire celles et eux qui auraient le malheur de ne pas penser comme nous, est casse-gueule mais intriguait. Problème : certes, le spectacle n’insulte ni ne méprise la foi de quiconque, mais faut-il s’en contenter ? Les sept interprètes se succèdent sur le plateau sans jamais dialoguer ni se répondre, dans une sorte d’album Panini où on juxtapose les vignettes sans aucune réflexion de fond, pour décorer, parce que ça fait joli. On en ressort perplexe au bout d’une heure et demi, sans avoir vraiment d’avis parce qu’il est bien difficile d’avoir un avis sur quelque chose de si neutre, avec l’impression d’avoir feuilleté un vieux catalogue trouvé chez la grand-mère. C’est étrange, complètement daté, et ne comprend pas trop où ça veut en venir.

« Que faut-il dire aux Hommes ? », m.e.s de Didier Ruiz.
Avec Adel Bentounsi, Marie-Christine Bernard, Olivier Blond, Eric Foucart, Grace Gatibaru, Jean-Pierre Nakache et Brice Olivier.
Tournée :
9 février 2021, Théâtre de Chevilly-Larue.
18 février 2021, Châteauvallon scène nationale, Ollioules.
17 mars 2021, Théâtre de La Coupole, Saint-Louis.
4-20 mai 2021 (relâches 8, 9, 13-18), Théâtre de La Bastille, Paris.

« Enterre-moi mon amour » : la traversée de Damas à l’Allemagne depuis le prisme de WhatsApp

20 03 05 ENTERRE-MOI MON AMOUR - CLEA PETROLESI © MATTHIEU EDET-11
(c) Matthieu Edet

Le 19 septembre 2015, une jeune femme et son beau-frère quittent Damas avec pour objectif d’atteindre l’Allemagne. Tous deux documentent leur voyage auprès de leurs famille et ami·es via la messagerie instantanée WhatsApp. Lucie Soullier, une reporter du journal « Le Monde » a qui elle et il ont confié 250 captures d’écran des messages échangés, a retracé leur périple à travers ces captures d’écran sur le site du journal. Cet article, toujours accessible sur le site du « Monde », a inspiré un jeu mobile conçu par le studio indépendant français Pixel Hunt, puis un spectacle à l’autrice et metteuse en scène Clea Petrolesi, baptisés l’un comme l’autre « Enterre-moi mon amour ».

Enterre-moi mon amour est une locution arabe qui signifie : je t’aime et je veux mourir avant toi. C’est la mère de Dana qui lui envoie ce message, au tout début du long voyage qu’elle entame avec Kholio pour fuir la Syrie. Clea Petrolesi a choisi de garder le format d’échange de messages, qu’ils soient lus par les interprètes du spectacle ou projeté sur un écran figurant un écran de téléphone portable — ce qui permet de garder la forme de messagerie instantanée en lisant une partie des messages comme si le public faisait partie du groupe de discussion. Ce choix de théâtraliser la discussion instantanée a pour effet de rendre beaucoup plus concret le propos. C’est, étrangement, via la virtualité des échanges par application mobile que les spectateur·ices prennent conscience que ces êtres qui fuient leurs pays en guerre ne sont pas que des ectoplasmes qu’on croise en grappe dans les journaux, agglomérés les uns aux autres sous le terme « migrants », mais que ces migrant·es, ce sont des hommes et des femmes comme nous, qui ont eu le malheur de naître au mauvais endroit au mauvais moment mais qui elleux aussi s’envoient des smiley et des selfies.

Voilà alors la force d' »Enterre-moi mon amour ». Redonner leur humanité à des gens que l’on s’efforce de ne pas voir quand on les croise. Mais cette instantanéité qui traverse la pièce parait contrecarrée par l’utilisation d’entretiens vidéo avec des collégiens·nes. Là où la vie circule à travers l’échange de messages, elle disparait lorsque les adolescent·es, au lieu de s’exprimer librement, semblent réciter leurs réactions. On fige alors le théâtre dans tout ce à quoi on tentait de le faire échapper jusqu’alors. Il redevient préparation, apprentissage par coeur, il redevient laborieux. Ces entretiens, en entrecoupant le spectacle, hachent également le lien qui se crée entre les personnages, fussent-ils présents uniquement à travers l’écran de téléphone, et la salle. Et si on pense comprendre quel était l’idée derrière ce dispositif, on n’arrive pas à s’empêcher de le déplorer.

 

 

« Enterre-moi mon amour », écrit et mis en scène par Clea Petrolesi, d’après l’article de Lucie Soullier « Le voyage d’une migrante syrienne à travers son fil WhatsApp » paru dans les grand formats du Monde.fr.
Avec : Loup Balthazar, Caroline Gervay et Benoît Lahoz.
A voir au Théâtre Paris-Villette jusqu’au 21 mars 2020, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine le 20 avril 2020 (dans le cadre du festival Les Transversales) et à La Barbacane, Scène conventionnée de Beynes, le 03 novembre 2020.

Grands comme des enfants — « Kiwi » au Théâtre Mouffetard

Kiwi
(c) La Tortue noire

Créé en 2007, lauréat d’un Chagall Award en 2009, « Kiwi », spectacle de la compagnie québecoise La Tortue noire qui ne cesse de tourner depuis sa création, pose ses valises à Paris pour une semaine de représentations exceptionnelles.

Une petite fille sans parents, pas même douze ans, s’échappe du centre de détention pour mineur·es où elle a été placée et se retrouve prise sous l’aile d’une bande d’un peu plus âgé·es qu’elle. Ici, ni famille ni prénom de naissance, alors comme il faut bien répondre à quelque chose, chacun·e a été baptisé d’un nom de fruit. Il y a Litchi. Il y a Mangue. Elle, ce sera Kiwi. Ces prénoms qui n’en sont pas, c’est tout autant une façon d’effacer un passé douloureux en se réappropriant sa destinée qu’une volonté, en choisissant des noms de fruits pour tout le monde, de se recréer une famille. De bric et de broc, peut-être, à l’image des objets qui constituent le décor, mais une famille quand même. Un endroit où se tenir chaud, où s’épauler, grâce à qui on ne sera plus jamais seul·e. Et puis il y a Litchi. Plus qu’un ami, autre chose qu’un frère.

Sur scène, le public est amené à voyager entre deux échelles. Kiwi et Litchi sont incarné·es par Sarah Moisan, oisillon heurté par la vie qui se découvrira la force d’un géant, et Dany Lefrançois, bad boy au coeur tendre qui veut protéger sa Kiwi à tout prix. Mais Kiwi et Litchi sont aussi si jeunes, si petits, que parfois il et elle ne sont plus que des têtes de poupées mannequin enfilées sur les doigts des artistes. Et le décalage entre ces tous petits êtres et l’horreur dans laquelle elle et il sont plongé·es est renforcé par le procédé enfantin de faire des marionnettes avec ses doigts. Il faut garder une grande part d’enfance en vie pour faire courir un personnage à perdre haleine sur son index et son majeur, pour créer une colline avec une peluche et un bout de velours. Et aussi pour affronter des choses trop grandes pour soi sans jamais laisser tomber, parce qu’au bout il y a un rêve qui surpasse tout.

« Kiwi », c’est tout petit et très grand à la fois, fragile et solide comme un enfant qui rêve à sa maison en pierre pour abriter son petit monde. Ca fait résonner en soi des choses qu’on pensait avoir oubliées en devenant adulte et qui sont là, tapies au fond. La délicatesse de la compagnie la Tortue noire les fait ressortir.

 

 

« Kiwi », de Daniel Danis, mis en scène par Guylaine Rivard.
Avec : Sarah Moisan et Dany Lefrançois.
A voir au Théâtre Mouffetard jusqu’au 08 mars 2020.