Refaire l’histoire – « Reconstitution : le procès de Bobigny » – Emilie Rousset et Maya Boquet

Reconstitution : le procès de Bobigny
(c) Philippe Lebruman

Les hasards des calendriers de production ont fait qu’à cheval sur les saisons 2018/2019 et 2019/2020 se sont créés deux spectacles autour du procès de 1972 ayant mené à la légalisation de l’avortement, deux propositions portées par deux des plus talentueuses metteuses en scène du moment : « Hors la loi », de Pauline Bureau, et « Reconstitution : le procès de Bobigny », d’Emilie Rousset, co-pensé et co-écrit avec Maya Boquet. Mais si le point de départ est le même, les deux spectacles n’en sont pas moins radicalement différents.

« Reconstitution : le procès de Bobigny » reprend le dispositif déjà utilisé par Emilie Rousset et Maya Boquet lors d’une précédente création, « Les Spécialistes » : plusieurs intervenant·e·s interprétant indifféremment plusieurs rôles, une écoute au casque, et un public libre de circuler de poste d’écoute en poste d’écoute et d’écouter ce qui lui chante. Ainsi, « Reconstitution » se recrée sans cesse, et il existe autant de variations différentes du spectacle que de personnes qui y assistent. Loin de ne pas faire théâtre, ce dispositif — qui peut rebuter au premier abord — replace en réalité les spectateurs et spectatrices au centre de la représentation en leur donnant un rôle actif. C’est à chacun·e de créer son parcours et d’élaborer sa propre réflexion.

La grande force de « Reconstitution : le procès de Bobigny », c’est de ne pas figer une reconstitution historique mais d’ausculter le présent à travers le prisme du procès. Ainsi, des douze témoignages reconstitués, seuls deux émanent de femmes ayant témoigné à Bobigny. Ce procès n’est donc que le point de départ d’une réflexion globale sur l’évolution des droits des femmes depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. A l’heure où les différents mouvements féministes alertent sur une aggravation des violences faites aux femmes parallèle à un recul de leurs droits fondamentaux un peu partout, la création de Maya Boquet et Emilie Rousset s’avère non seulement essentielle mais aussi indispensable, bien que parfois difficile à entendre. Rien n’est épargné car tout doit être su, le point de vue du fondateur d’un mouvement anti-avortement, comme le double standard créé étatiquement entre femmes de la métropole (pour qui il était si compliqué d’avorter), et femmes de La Réunion (qu’on avortait de force), soulignant au passage que ce double standard n’est au fond que les deux faces d’une même pièce, celle qui veut que le corps (et, en l’occurrence, la fertilité) des femmes soit contrôlé par d’autres qu’elles-mêmes.

Véritable pont entre les féministes d’hier et les féministes d’aujourd’hui, « Reconstitution : le procès de Bobigny » fait oeuvre de sororité dans sa portée politique, s’inscrivant de fait dans la lignée des oeuvres féministes à voir absolument.

 

 

« Reconstitution : le procès de Bobigny », d’Emilie Rousset et Maya Boquet, m.e.s d’Emilie Rousset.

Avec : Véronique Alain, Antonia Buresi, Rodolphe Congé, Suzanne Dubois, Emmanuelle Lafon, Thomas Gonzalez, Anne Lenglet, Aurélia Petit, Gianfranco Poddighe, Lamya Régragui, Anne Steffens, Nanténé Traoré, Manuel Vallade, Margot Viala, Jean-Luc Vincent.

A voir au Théâtre de Gennevilliers du 10 au 14 octobre 2019, au Théâtre de la Cité Internationale les 19 et 20 octobre 2019, au POC d’Alfortville le 16 novembre 2019 et au Théâtre de Rungis le 30 novembre 2019.

Tournée Groupe des 20 : https://www.groupedes20theatres.fr/les-spectacles-coproduits/saison-2019-2020/
Le 8 mars 2020 à 18h – La Bergerie – Noisy le sec