« Pièce »,poésie mise en jeu par le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY

Pièce
(c) Dorothée Thébert-Fillige

Noël est arrivé en peu en avance au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, et c’est le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY qui dégaine le cadeau avec « Pièce », présenté pour la première fois en France. On s’apprêtait à retrouver ces trois-là avec un plaisir intense, après bien des heures à siffloter en cachette le tube qu’était la chanson sur la compote à la rhubarbe des « Potiers », en se demandant ce que l’univers de ces hurluberlus aussi doux que le pelage d’un chaton angora nous réservait pour ces retrouvailles en grande pompe dans un théâtre rempli à craquer — et où, c’est chose si rare qu’il est indispensable de le souligner, personne n’est sorti pendant la représentation.

« Pièce »continue à creuser le sillon cher aux trois artistes suisses, elles et lui qui sont si attaché·e·s aux gens ordinaires qu’il et elles leur consacrent leurs oeuvres. Après les chanteurs amateurs de « Récital » et les potiers amateurs des « Potiers », « Pièce » met en scène des comédiens amateurs répétant une tragédie où l’on reconnaîtra des bribes des histoires d’Antigone et de Médée. Tandis que les personnages se font, comme l’aurait dit Françoise Sagan, des bleus à l’âme en se piquant les meilleurs rôles et en se faisant secouer par le metteur en scène, le public est invité à observer ce qui se joue en creux. Chez GREMAUD/GURTNER/BOVAY, on dit beaucoup quand on ne dit pas. Dans ces phrases toujours commencées et rarement finies, ces mots qui s’élèvent seuls au milieu des marmonnements, c’est toute la difficulté d’être sur scène — et, par extension, d’être au monde — qui se joue.

François Gremaud, Michèle Gurtner et Tiphaine Bovay-Klameth font partie des fêlé·e·s, celles et ceux qui laissent passer la lumière. De poésie le collectif déborde, de méchanceté il en est dénué, et il est difficile de résister au rire lorsque François Gremaud perd son pantalon ou lorsque Tiphanie Bovay-Klameth fait plusieurs tours de scène en courant pour marquer le chemin parcouru par le messager. Et c’est après avoir gagné le coeur de celles et ceux qui ne les connaissaient pas encore à grands coups de rires, après avoir joué de l’idiotie telle que théorisée par Jean-Yves Jouannais, alors qu’on pourrait céder à la facilité, se laisser avoir et ne voir en elles et lui que de gentils illuminé·e·s parfaitement inoffensif·ves, que « Pièce » déploie un formidable soliloque doublé entre Michèle Gurtner et Tiphanie Bovay-Klameth sur la condition des actrices et des femmes.

Ainsi, « Pièce » se déploie dans toute sa splendeur. Le collectif est peut-être illuminé, mais reste bien en prise avec le réel. Il ne s’agit pas d’y échapper, à ce réel, mais bien de le réenchanter.

 

 

Pièce, écrit et mis en scène par le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY
Avec : François Gremaud, Michèle Gurtner, Tiphanie Bovay-Klameth et Samuel Pajand.
A voir au Théâtre de la Ville – les Abbesses du 13 au 17 novembre 2019.