« Enterre-moi mon amour » : la traversée de Damas à l’Allemagne depuis le prisme de WhatsApp

20 03 05 ENTERRE-MOI MON AMOUR - CLEA PETROLESI © MATTHIEU EDET-11
(c) Matthieu Edet

Le 19 septembre 2015, une jeune femme et son beau-frère quittent Damas avec pour objectif d’atteindre l’Allemagne. Tous deux documentent leur voyage auprès de leurs famille et ami·es via la messagerie instantanée WhatsApp. Lucie Soullier, une reporter du journal « Le Monde » a qui elle et il ont confié 250 captures d’écran des messages échangés, a retracé leur périple à travers ces captures d’écran sur le site du journal. Cet article, toujours accessible sur le site du « Monde », a inspiré un jeu mobile conçu par le studio indépendant français Pixel Hunt, puis un spectacle à l’autrice et metteuse en scène Clea Petrolesi, baptisés l’un comme l’autre « Enterre-moi mon amour ».

Enterre-moi mon amour est une locution arabe qui signifie : je t’aime et je veux mourir avant toi. C’est la mère de Dana qui lui envoie ce message, au tout début du long voyage qu’elle entame avec Kholio pour fuir la Syrie. Clea Petrolesi a choisi de garder le format d’échange de messages, qu’ils soient lus par les interprètes du spectacle ou projeté sur un écran figurant un écran de téléphone portable — ce qui permet de garder la forme de messagerie instantanée en lisant une partie des messages comme si le public faisait partie du groupe de discussion. Ce choix de théâtraliser la discussion instantanée a pour effet de rendre beaucoup plus concret le propos. C’est, étrangement, via la virtualité des échanges par application mobile que les spectateur·ices prennent conscience que ces êtres qui fuient leurs pays en guerre ne sont pas que des ectoplasmes qu’on croise en grappe dans les journaux, agglomérés les uns aux autres sous le terme « migrants », mais que ces migrant·es, ce sont des hommes et des femmes comme nous, qui ont eu le malheur de naître au mauvais endroit au mauvais moment mais qui elleux aussi s’envoient des smiley et des selfies.

Voilà alors la force d' »Enterre-moi mon amour ». Redonner leur humanité à des gens que l’on s’efforce de ne pas voir quand on les croise. Mais cette instantanéité qui traverse la pièce parait contrecarrée par l’utilisation d’entretiens vidéo avec des collégiens·nes. Là où la vie circule à travers l’échange de messages, elle disparait lorsque les adolescent·es, au lieu de s’exprimer librement, semblent réciter leurs réactions. On fige alors le théâtre dans tout ce à quoi on tentait de le faire échapper jusqu’alors. Il redevient préparation, apprentissage par coeur, il redevient laborieux. Ces entretiens, en entrecoupant le spectacle, hachent également le lien qui se crée entre les personnages, fussent-ils présents uniquement à travers l’écran de téléphone, et la salle. Et si on pense comprendre quel était l’idée derrière ce dispositif, on n’arrive pas à s’empêcher de le déplorer.

 

 

« Enterre-moi mon amour », écrit et mis en scène par Clea Petrolesi, d’après l’article de Lucie Soullier « Le voyage d’une migrante syrienne à travers son fil WhatsApp » paru dans les grand formats du Monde.fr.
Avec : Loup Balthazar, Caroline Gervay et Benoît Lahoz.
A voir au Théâtre Paris-Villette jusqu’au 21 mars 2020, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine le 20 avril 2020 (dans le cadre du festival Les Transversales) et à La Barbacane, Scène conventionnée de Beynes, le 03 novembre 2020.

Grands comme des enfants — « Kiwi » au Théâtre Mouffetard

Kiwi
(c) La Tortue noire

Créé en 2007, lauréat d’un Chagall Award en 2009, « Kiwi », spectacle de la compagnie québecoise La Tortue noire qui ne cesse de tourner depuis sa création, pose ses valises à Paris pour une semaine de représentations exceptionnelles.

Une petite fille sans parents, pas même douze ans, s’échappe du centre de détention pour mineur·es où elle a été placée et se retrouve prise sous l’aile d’une bande d’un peu plus âgé·es qu’elle. Ici, ni famille ni prénom de naissance, alors comme il faut bien répondre à quelque chose, chacun·e a été baptisé d’un nom de fruit. Il y a Litchi. Il y a Mangue. Elle, ce sera Kiwi. Ces prénoms qui n’en sont pas, c’est tout autant une façon d’effacer un passé douloureux en se réappropriant sa destinée qu’une volonté, en choisissant des noms de fruits pour tout le monde, de se recréer une famille. De bric et de broc, peut-être, à l’image des objets qui constituent le décor, mais une famille quand même. Un endroit où se tenir chaud, où s’épauler, grâce à qui on ne sera plus jamais seul·e. Et puis il y a Litchi. Plus qu’un ami, autre chose qu’un frère.

Sur scène, le public est amené à voyager entre deux échelles. Kiwi et Litchi sont incarné·es par Sarah Moisan, oisillon heurté par la vie qui se découvrira la force d’un géant, et Dany Lefrançois, bad boy au coeur tendre qui veut protéger sa Kiwi à tout prix. Mais Kiwi et Litchi sont aussi si jeunes, si petits, que parfois il et elle ne sont plus que des têtes de poupées mannequin enfilées sur les doigts des artistes. Et le décalage entre ces tous petits êtres et l’horreur dans laquelle elle et il sont plongé·es est renforcé par le procédé enfantin de faire des marionnettes avec ses doigts. Il faut garder une grande part d’enfance en vie pour faire courir un personnage à perdre haleine sur son index et son majeur, pour créer une colline avec une peluche et un bout de velours. Et aussi pour affronter des choses trop grandes pour soi sans jamais laisser tomber, parce qu’au bout il y a un rêve qui surpasse tout.

« Kiwi », c’est tout petit et très grand à la fois, fragile et solide comme un enfant qui rêve à sa maison en pierre pour abriter son petit monde. Ca fait résonner en soi des choses qu’on pensait avoir oubliées en devenant adulte et qui sont là, tapies au fond. La délicatesse de la compagnie la Tortue noire les fait ressortir.

 

 

« Kiwi », de Daniel Danis, mis en scène par Guylaine Rivard.
Avec : Sarah Moisan et Dany Lefrançois.
A voir au Théâtre Mouffetard jusqu’au 08 mars 2020.

« Palm Park Ruins », immense clôture de la trilogie de Pamina de Coulon

Palm-Park-Ruins-©-Pamina-de-Coulon
(c) Pamina de Coulon

Après « Genesis », créé en 2014, et « The Abyss », créé en 2017, Pamina de Coulon clôt sa trilogie « Fire of Emotions » avec « Palm Park Ruins », présenté au T2G – Théâtre de Gennevilliers lors du deuxième week-end « Sur les bords » consacré à la performance.

Performeuse de la parole, interprète de ce qu’elle nomme elle-même des « essais parlés », Pamina de Coulon hisse depuis le début des années 2010 la logorrhée au rang d’art majeur. Si « Genesis » partait du voyage dans l’espace-temps, si « The Abyss » invitait à s’asseoir au fond de l’abîme avec les vaincu·e·s, « Palm Park Ruins » aborde la question de l’habitat — au sens non du logement pur mais de tout ce qui fait une vie — via la catastrophe écologique déjà bien enclenchée.

Faisant feu de tout bois, l’artiste suisse nourrit autant sa réflexion de textes d’Emilie Hache, Nastassja Martin ou Baptiste Morizot — des penseur·euse·s, donc, de l’écologie politique ou de l’écoféminisme — que d’actions citoyennes collectives telle que le Quartier Libre des Lentillères. Loin d’adopter le point de vue catastrophiste qui veut que de toute façon la planète est foutue et nous avec, Pamina de Coulon tire la sonnette d’alarme tout en délivrant un message d’espoir. A mille lieux d’abandonner, la performeuse propose des chemins de traverse en partant du postulat suivant : si on ne peut pas empêcher la catastrophe climatique — ce qu’elle nomme « terre morte, eau morte » — il est encore temps d’inventer une façon de vivre malgré tout.

C’est en affrontant les choses, en refusant de faire l’autruche, en se colletant à des choses pas agréables, qu’une issue est possible, nous dit Coulon. Cette recherche d’une autre vie via le féminisme, l’écologie, l’anticapitalisme, la décroissance, le retour à la terre, le refus de la propriété, c’est ce qui constitue l’essence du travail de Pamina de Coulon. Et si c’est parfois inconfortable, puisque cela demande d’accepter sa part de responsabilité, ce questionnement n’en reste pas moins nécessaire.

 

 

« Palm Park Ruins », de et par Pamina de Coulon.
Vu au Théâtre de Gennevilliers T2G dans le cadre du week-end Sur les bords #2 le vendredi 27 février 2020.

« La Vie devant soi » : juste une histoire d’amour

La Vie devant soi
DR

Publié en 1975 sous pseudonyme par le bandit de la littérature française Romain Gary, couronné du prix Goncourt la même année, adapté au cinéma en 1977 puis césarisé et oscarisé, « La Vie devant soi » fait partie de ces histoires qu’on ne présente plus. L’histoire de l’amour infini qui unit madame Rosa, rescapée d’Auschwitz et ancienne prostituée, et Momo, petit garçon musulman qu’elle élève comme un fils.

C’est avec une grande douceur et une non moins grande humilité que le metteur en scène Simon Delattre a choisi de donner la main à Momo et madame Rosa. De l’humilité il en faut pour ne pas prétendre à quoi que ce soit, ne pas chercher le coup d’éclat ou la lumière via l’historique de « La Vie devant soi », mais simplement donner sa version à soi, parce qu’on en a rêvé toute son adolescence, comme on ferait un cadeau à un copain en regardant ses pieds et en lui disant « tu verras c’est pas grand chose » alors que justement, ce cadeau, c’est le plus beau cadeau du monde.

« La vie devant soi » est l’oeuvre d’un grand adolescent rêveur qui, parce qu’il aime au moins autant la musique et les marionnettes que les acteur·ices, a décidé qu’on n’était pas obligé de rentrer dans des petites cases pour faire plaisir aux étroit·es d’esprit et a mis sur scène ce dont il avait, peut-être, rêvé dans sa chambre à 15 ans. Il y a donc la voix fragile et rauque à la fois de Nabila Mekkid, rockstar méconnue qui porte le poids de la Factory sur ses épaules ;  la sublime Maia Le Fourn au magnétisme si fort qu’on l’écouterait lire le Code Civil sans rechigner ; Tigran Mekhitarian qui campe un Momo qui aimerait bien qu’on arrête de le prendre pour un petit alors qu’il est déjà si grand ; et Nicolas Gousseff, se cachant derrière les marionnettes qu’il manipule.

« Est-ce qu’on peut vivre sans amour ? » demande Momo à qui veut bien l’écouter. C’est que Momo, même s’il mériterait parfois qu’on lui lave la bouche au savon tant il parle mal, il en a de l’amour à donner, et il aimerait bien en recevoir un peu aussi. L’amour et la poésie, c’est le beau programme que nous offre toute la troupe de « La Vie devant soi ». Et, comme un ultime cadeau fait à tou·tes les adolescent·es de 15 ans dans leur chambre, des guirlandes illuminent tout le plateau dans les derniers instants de la représentation. Parce que le théâtre est une fête. Parce que la vie un peu, aussi. Et c’est ainsi que nous sortons de la salle, le coeur rempli à ras bord.

 

« La Vie devant soi », d’après Romain Gary, mis en scène par Simon Delattre.
Adapté par Yann Richard.
Avec : Nicolas Gousseff, Maia Le Fourn, Tigran Mekhitarian et Nabila Mekkid.
Vu au Centre Culturel Aragon-Triolet à Orly le 31 janvier 2020.
A retrouver le 6 février à l’Espace Marcel Carné à St Michel sur orge, les 13-14 février au Bateau feu Scène Nationale de Dunkerque, le 10 mars : à l’Avant Seine à Colombes, les 12-13 mars au Grand Bleu à Lille, le 19 mars à Sarreguemines // Le Carreau Scène Nationale de Forbach et les 24-26 mars à La Coupe d’or à Rochefort.

« HEN », l’icône queer de Johanny Bert enflamme le théâtre Mouffetard

HEN
(c) Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, de la fumée, des musicien·nes, des néons qui créent un deuxième espace scénique. Une forme apparait, ondulant derrière un rideau de plastique, le fend, et soudain : le·a voilà. HEN, créature de mousse et de bois, ni homme ni femme, tirant son nom du pronom neutre suédois, diva trash qui boit de la bière et fait — littéralement — l’amour aux projecteurs, débarque pour son tour de chant.

HEN est un·e sale gosse qui refuse férocement de se laisser enfermer dans des cases. Soulevant les questions d’identités de genre, iel utilise les stéréotypes genrés en les poussant à l’extrême, arborant tour à tour poitrine opulente et pénis démesuré. HEN est HEN, furieusement elle, furieusement lui, ni plus ni moins.

En plumes, en latex, en talons, nu·e, HEN évolue sur scène comme si Asia Argento descendait le grand escalier du Lido avec la Line Renaud proverbiale d’une époque que presque plus personne n’a connu mais dont tout le monde se souvient. C’est que Line Renaud descendant le grand escalier du Lido, c’était quelque chose, parait-il. Presque aussi impressionnant que HEN chantant ce qui, on espère, va très vite devenir l’hymne des cortèges féministes : « Bois mes règles ».

Avec son numéro inspiré des cabarets berlinois tels que les aimait Christopher Isherwood, Johanny Bert (qu’on aimait déjà dans, soyons honnête, tout ce qu’il a fait qu’on a pu voir jusqu’ici) crée une icône instantanée de la scène queer, une Dalida qui aurait reposé sa boîte de médicaments au dernier moment et finalement décidé d’envoyer tout le monde se faire foutre à la place. Une créature fabriquée de toutes pièces et pourtant mille fois plus vivante que la plupart d’entre nous. On ne serait pas étonnée de trouver HEN caché·e entre les pages du « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger et on espère en secret que, comme tous les vieux chanteurs qui refusent de raccrocher les gants, iel fera une bonne dizaine de tournées d’adieu suivies de la tournée du come-back. Parce que, pour une fois, on y retournera.

 

« HEN », conception, mise en scène et voix : Johanny Bert.
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert et Anthony Diaz.
Musique live : Cyrille Froger et Ana Carla Maza.
A voir au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette jusqu’au 08 février 2020.
Attention, spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.