« HEN », l’icône queer de Johanny Bert enflamme le théâtre Mouffetard

HEN
(c) Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, de la fumée, des musicien·nes, des néons qui créent un deuxième espace scénique. Une forme apparait, ondulant derrière un rideau de plastique, le fend, et soudain : le·a voilà. HEN, créature de mousse et de bois, ni homme ni femme, tirant son nom du pronom neutre suédois, diva trash qui boit de la bière et fait — littéralement — l’amour aux projecteurs, débarque pour son tour de chant.

HEN est un·e sale gosse qui refuse férocement de se laisser enfermer dans des cases. Soulevant les questions d’identités de genre, iel utilise les stéréotypes genrés en les poussant à l’extrême, arborant tour à tour poitrine opulente et pénis démesuré. HEN est HEN, furieusement elle, furieusement lui, ni plus ni moins.

En plumes, en latex, en talons, nu·e, HEN évolue sur scène comme si Asia Argento descendait le grand escalier du Lido avec la Line Renaud proverbiale d’une époque que presque plus personne n’a connu mais dont tout le monde se souvient. C’est que Line Renaud descendant le grand escalier du Lido, c’était quelque chose, parait-il. Presque aussi impressionnant que HEN chantant ce qui, on espère, va très vite devenir l’hymne des cortèges féministes : « Bois mes règles ».

Avec son numéro inspiré des cabarets berlinois tels que les aimait Christopher Isherwood, Johanny Bert (qu’on aimait déjà dans, soyons honnête, tout ce qu’il a fait qu’on a pu voir jusqu’ici) crée une icône instantanée de la scène queer, une Dalida qui aurait reposé sa boîte de médicaments au dernier moment et finalement décidé d’envoyer tout le monde se faire foutre à la place. Une créature fabriquée de toutes pièces et pourtant mille fois plus vivante que la plupart d’entre nous. On ne serait pas étonnée de trouver HEN caché·e entre les pages du « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger et on espère en secret que, comme tous les vieux chanteurs qui refusent de raccrocher les gants, iel fera une bonne dizaine de tournées d’adieu suivies de la tournée du come-back. Parce que, pour une fois, on y retournera.

 

« HEN », conception, mise en scène et voix : Johanny Bert.
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert et Anthony Diaz.
Musique live : Cyrille Froger et Ana Carla Maza.
A voir au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette jusqu’au 08 février 2020.
Attention, spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.

« Dr Nest » : les doux dingues de la Familie Flöz envahissent le Théâtre Monfort

Dr Nest
(c) Valérie Tomasulo

C’est un spectacle bien étrange que nous offre le collectif berlinois Familie Flöz au Théâtre Monfort. A rebours d’une certaine tendance du théâtre contemporain à parler beaucoup pour ne pas toujours dire grand chose, à contre-sens des différentes crises qui traversent les plateaux à mesure qu’elles traversent le monde.

Nouvel arrivé dans l’équipe soignante, le docteur Nest prend ses marques dans l’hôpital psychiatrique. Au contact des patient·e·s, il va modifier son approche thérapeutique jusqu’au point où il va commencer à gêner le reste de l’équipe médicale. Mais attention : ici, il n’est pas question de politique, pas question de lancer le débat sur les conditions de vie dans les hôpitaux, pas de coup de poing à l’estomac, car ce n’est pas le sujet. Samuel Fuller et son « Shock Corridor » sont loin, Familie Flöz lorgne plutôt du côté de Jacques Tati, un Jacques Tati qui aurait légèrement infusé dans l’inquiétante étrangeté des frères Quay.

Le ton est donné par les masques enfilés par les comédiens et la comédienne dès les cinq premières minutes, des masques grotesques, disproportionnés, comme pour souligner que nous ne sommes pas devant du théâtre naturaliste, mais devant une fantaisie. Il en va ainsi des occupant·e·s de l’hôpital, dépourvu·e·s de troubles labelisables par le premier quidam avide de la lecture de Doctissimo, et assimilables à de gentil·le·s ahuri·e·s qui, parce qu’ils et elles ne correspondent pas à ce que la société attend d’elles et eux, sont parqué·e·s à sa lisière.

La question levée en parallèle de la représentation mérite qu’on s’y arrête : peut-on décider de mettre en scène une fantaisie en hôpital psychiatrique ? Peut-on traiter de la psychiatrie comme de n’importe quel sujet ? Oui, semble nous dire Familie Flöz. Mais un oui qui, tout fantasque qu’il soit, a quand même plusieurs degrés de lecture. Il est tentant de s’arrêter au premier degré, de rire de ce patient qui bat des mains quand il est content ou de frissonner devant celui-là tout de noir vêtu et à l’air menaçant. Pour celles et ceux qui en voudraient plus, la première couche de vernis se décolle légèrement par endroits pour laisser transparaître des choses un peu plus sérieuses. Ce que fait le docteur Nest, au fond, ce n’est rien d’autre que se mettre à hauteur des êtres qui lui font face pour communiquer à leur manière, fut-elle hors normes. Ce qui déplaira eternellement à ceux qui ont décidé qu’il fallait rentrer dans certaines cases. Mais Familie Flöz n’est pas de ceux-là. Car bien qu’aucun·e interprète n’ouvre la bouche, on aurait pourtant juré les entendre nous susurrer : et si vous fichiez un peu la paix aux gens qui ne sont pas comme vous ?

 

 

« Dr Nest », de Fabian Baumgarten, Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber, Hajo Schüler, Mats Suethoff et Michael Vogel.
Mise en scène : Hajo Schüler et Michael Vogel.
Avec : Fabian Baumgarten (en alternance avec Hajo Schueler), Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber et Mats Suethoff.
A voir au Théâtre Monfort jusqu’au 02 février 2019.

Réouverture du Théâtre 14 : place aux jeunes

Théâtre 14
(c) Stéphane Pitti

C’est avec une émotion non dissimulée que Mathieu Touzé et Edouard Chapot, les deux nouveaux directeurs du Théâtre 14, ont inauguré leur première saison après plusieurs mois de travaux. Discours en main et trémolos dans la voix, encadrant les cinq artistes associé·e·s à cette nouvelle aventure (Yuming Hey, Séphora Pondi, Estelle N’Tsendé, Océane Cairaty et Olga Mouak), les deux trentenaires, conscients de la charge qui leur incombe, ont déroulé devant une salle comble et très enthousiaste leur programme pour cette moitié de saison. Et quel programme. Lieu de vie pour les habitant·e·s du quartier grâce au centre d’animation voisin désormais adossé au théâtre, spectacles hors les murs pour aller à la rencontre du public, volonté affirmée de se colleter avec les stéréotypes de genre et de race et donc, partant, d’ouvrir la porte aux différentes minorités sous-représentées sur scène. Une envie de « sauver le monde », comme le dira Mathieu Touzé, une envie à la fois naïve et indispensable, puisqu’à quoi pourrait servir le théâtre si ce n’est à sauver le monde ?

Comme pour affirmer qu’on a beau être jeunes, on n’est pas là pour plaisanter, le Théâtre 14 frappe un grand coup en invitant à inaugurer son nouveau plateau la rockstar du théâtre contemporain, Pascal Rambert, qui en profite pour offrir à ses fans venu·e·s en nombre son cycle de l’amour se déroulant sur trois soirées. La rencontre, la séparation, la réconciliation. Toute la vie condensée en trois spectacles. Toute la vie au Théâtre 14.

Au fil de la saison, pour sauver le monde, défileront Olivier Py, Cécile Backès, Charles Berling, le tgSTAN, Anne Théron ou Elise Vigier, dans une programmation qui n’aura de cesse de mêler valeurs établies et étoiles montantes. Il en faudra, du monde, pour le sauver. L’équipe du Théâtre 14 n’a pas peur et a déjà commencé à retrousser ses manches.

Symphonie rurale – réhabilitation d’un innocent dans « Neuf mouvements pour une cavale ».

Neuf mouvements pour une cavale
(c) Le désordre des choses

Si le théâtre s’est emparé depuis quelques années du sujet des violences policières, force est de constater que jusqu’ici le milieu rural était laissé de côté. Peut-être parce que moins séduisant, peut-être parce que plus compliqué pour le public de s’identifier. Peut-être aussi parce que nous avons pris la mauvaise habitude de laisser tout ce qui concerne agriculteurs et agricultrices sur le bas-côté de la route. C’est cette injustice que Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher tentent de réparer avec « Neuf mouvements pour une cavale », conçu comme la première pièce d’un cycle de réflexion autour des violences policières.

L’histoire est malheureusement vraie. En 2017, Jérôme Laronze est abattu par la gendarmerie au terme de neuf jours de cavale. Son crime : avoir refusé de se plier à une procédure absurde en tuant une partie de ses vaches. « C’est comme ça », lui dit-on. « C’est la réglementation. » Et le barnum administratif de se mettre en branle puisqu’au fond on peut tout justifier d’un « C’est comme ça ». Devant l’histoire de cet homme dont se sont emparé la metteuse en scène et l’auteur, on ressent un immense sentiment d’impuissance et d’injustice. De honte, aussi, nous qui, citadin·e·s, nous cachons derrière notre petit doigt en disant « On ne savait pas », façon détournée et pas très courageuse ni très élégante de dire « On ne s’y intéressait pas trop à votre truc, en plus manger de la viande c’est pas très écolo ».

En portant à la scène l’histoire de Jérôme Laronze, et en en faisant le premier volet de leur cycle de réflexion de surcroit, Aurélia Lüscher et Guillaume Cayet font de lui un symbole. Un symbole dont le prénom vient s’ajouter, lors du dernier mouvement de la pièce, à la liste trop longue des victimes, dans un appel à l’insurrection devant un parterre convaincu. Au « C’est la procédure » de l’administration, la comédienne Fleur Sulmont, portant le monologue à bout de bras, semble répondre : « Ni oubli ni pardon ». Et c’est la larme à l’oeil et la colère au creux du ventre que l’on ressort de la salle. Maintenant nous savons. Alors réveillons-nous.

 

 

« Neuf mouvements pour une cavale », écrit par Guillaume Cayet, mis en scène par Aurélia Lüscher.
Avec : Fleur Sulmont et les voix de Claude Thébert et des paysan·ne·s de la Limagne.
A voir au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 9 décembre 2019.

Championnes du monde – Pauline Bureau et « Féminines » aux Abbesses

Féminines
(c) Simon Gosselin

L’histoire commence comme une blague. En 1968, tandis que les pavés frémissent et que la grogne monte dans les usines, on cherche une attraction pour la kermesse d’un journal à Reims. La kermesse de l’année précédente ayant proposé un combat de catch de nains, il s’agit de frapper fort pour se surpasser. C’est ainsi qu’un homme eut cette grande idée : faire jouer des femmes au football. Alors qu’il se tape sur la panse de satisfaction en imaginant les rémois se marrer comme des bossus devant des bonnes femmes qui tenteront de jouer au ballon avec l’aisance d’une poule à qui on présenterait un couteau, des femmes se pressent au portillon en nombre. C’est le début d’une révolution, pour le sport, mais aussi pour les femmes.

« Féminines » ne s’inscrit pas dans le courant des pièces de théâtre féministes stricto sensu dans le sens où ses personnages féminins ne se réclament pas féministes ni ne luttent sous forme organisée pour l’avancée des droits des femmes. Néanmoins, en mettant en scène la naissance d’un collectif majoritairement féminin, Pauline Bureau dépeint l’éveil des consciences de ses personnages. Car on le répète souvent : le privé est politique. Ainsi on a du mal à ne pas voir des symboles dans le parcours des personnages qui, si chacune est confrontée à une problématique différente (illetrisme, violences sexistes, misogynie ordinaire), toutes se retrouvent au final à écrire des variations sur le thème du désir d’autonomie — que cette autonomie soit vis-à-vis d’un mari, d’un père ou d’un patron.

Partie d’une histoire vraie, celle de la création de la première équipe féminine de football et de sa victoire en Coupe du Monde, Pauline Bureau a rencontré ces femmes qui ont changé la donne du sport collectif avant de créer des personnages fictionnels. Marie-Maud, Joanna, Rose, Françoise, Jeanine et Marinette sont ces femmes inventées mais terriblement attachantes qui, un beau jour, finissent par en avoir ras le bol et dire merde au papa qui veut absolument coller sa fille à la danse classique comme au mari à qui il faut apprendre à sortir un poulet du four. L’histoire ne dit pas si la kermesse du journal de Reims a fini par organiser des olympiades masculines de sortie de poulet du four, mais il y a fort à parier qu’on y aurait bien plus trouvé matière à ricaner que devant des footballeuses.

 

 

 

 

« Féminines », écrit et mis en scène par Pauline Bureau.
Avec : Yann Burlot, Nicolas Chupin, Rebecca Finet, Sonia Floire, Léa Fouillet, Camille Garcia, Marie Nicolle, Louise Orry-Diquero, Anthony Roullier, Catherine Vinatier.
A voir au Théâtre de la Ville – Les Abbesses jusqu’au 7 décembre 2019.