« Les Présomptions, saison 2 » — des bouts de soi

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Cinq ans après la première saison des « Présomptions », où une bande d’ados traînait son ennui et ses questions existentielles dans l’espace urbain, le collectif Le printemps du machiniste revient avec une deuxième saison, toujours écrite par Guillaume Poix. On y retrouve les mêmes personnages qui, dix ans plus tard dans l’espace-temps de la scène, ont quitté l’adolescence pour plonger dans l’âge adulte tout en ayant pas beaucoup plus de réponses à leurs interrogations.

A l’entrée du théâtre, on vous tend un petit morceau de papier imprégné de parfum en vous posant une question parfaitement anodine et qui, pourtant, va peut-être vous plonger dans un abîme de perplexité. Ce que vous sentez, est-ce un parfum pour hommes, ou un parfum pour femmes ? Mais c’est quoi, au fond, une odeur pour hommes ? Et une odeur pour femmes ? C’est à partir de cette question, qui mettra chacun·e face à ses idées préconçues sur la masculinité et la féminité, que Guillaume Poix a tissé trois épisodes sur mesure pour le collectif en délaissant sa plume et son rythme parfois difficile à suivre pour une écriture plus simple, plus directe, plus percutante.

Complètement ancré dans l’ère du temps et dans les problématiques de sa génération, Le printemps du machiniste offre un des premiers vrais spectacles post-MeToo où, sans jamais utiliser de vocabulaire du monde militant pour, peut-être, ne pas faire peur à celles et ceux qui craindraient que ce ne soit pas accessible — et pas du tout, on le sent bien, pour ne pas froisser les susceptibilités des frileux, des réfractaires et des pisse-froid — , on se demande à quoi ça rime ces stéréotypes de genre auxquels on essaye de se conformer. On ne se mentira pas, militant·e ou pas, il y a quelque chose de jubilatoire à voir un homme reprendre son pote misogyne qui s’insurge qu’une femme tienne un poste d’agente de sécurité et, encore plus, à voir la bande de copines finale se mettre à manspreader et à expliquer la vie aux autres sans comprendre ce qui leur arrive. C’est drôle mais c’est intelligent aussi parce qu’on prend conscience, entre deux hoquets — oui, c’était bien nous qui toussions de rire le nez enfoncé dans notre écharpe — qu’on a peut-être encore du pain sur la planche pour déconstruire nos propores stéréotypes de genre. La magie de la marionnette, sans doute, qui elle aussi vaut bien plus que tous les stéréotypes qu’on lui accolle parfois.

« Les Présomptions, saison 2 », de Guillaume Poix, m.e.s de Louis Sergejev.
Avec Dorine Dussautoir et Noé Mercier.
A voir, on l’espère, bientôt en tournée.

Grands comme des enfants — « Kiwi » au Théâtre Mouffetard

Kiwi
(c) La Tortue noire

Créé en 2007, lauréat d’un Chagall Award en 2009, « Kiwi », spectacle de la compagnie québecoise La Tortue noire qui ne cesse de tourner depuis sa création, pose ses valises à Paris pour une semaine de représentations exceptionnelles.

Une petite fille sans parents, pas même douze ans, s’échappe du centre de détention pour mineur·es où elle a été placée et se retrouve prise sous l’aile d’une bande d’un peu plus âgé·es qu’elle. Ici, ni famille ni prénom de naissance, alors comme il faut bien répondre à quelque chose, chacun·e a été baptisé d’un nom de fruit. Il y a Litchi. Il y a Mangue. Elle, ce sera Kiwi. Ces prénoms qui n’en sont pas, c’est tout autant une façon d’effacer un passé douloureux en se réappropriant sa destinée qu’une volonté, en choisissant des noms de fruits pour tout le monde, de se recréer une famille. De bric et de broc, peut-être, à l’image des objets qui constituent le décor, mais une famille quand même. Un endroit où se tenir chaud, où s’épauler, grâce à qui on ne sera plus jamais seul·e. Et puis il y a Litchi. Plus qu’un ami, autre chose qu’un frère.

Sur scène, le public est amené à voyager entre deux échelles. Kiwi et Litchi sont incarné·es par Sarah Moisan, oisillon heurté par la vie qui se découvrira la force d’un géant, et Dany Lefrançois, bad boy au coeur tendre qui veut protéger sa Kiwi à tout prix. Mais Kiwi et Litchi sont aussi si jeunes, si petits, que parfois il et elle ne sont plus que des têtes de poupées mannequin enfilées sur les doigts des artistes. Et le décalage entre ces tous petits êtres et l’horreur dans laquelle elle et il sont plongé·es est renforcé par le procédé enfantin de faire des marionnettes avec ses doigts. Il faut garder une grande part d’enfance en vie pour faire courir un personnage à perdre haleine sur son index et son majeur, pour créer une colline avec une peluche et un bout de velours. Et aussi pour affronter des choses trop grandes pour soi sans jamais laisser tomber, parce qu’au bout il y a un rêve qui surpasse tout.

« Kiwi », c’est tout petit et très grand à la fois, fragile et solide comme un enfant qui rêve à sa maison en pierre pour abriter son petit monde. Ca fait résonner en soi des choses qu’on pensait avoir oubliées en devenant adulte et qui sont là, tapies au fond. La délicatesse de la compagnie la Tortue noire les fait ressortir.

 

 

« Kiwi », de Daniel Danis, mis en scène par Guylaine Rivard.
Avec : Sarah Moisan et Dany Lefrançois.
A voir au Théâtre Mouffetard jusqu’au 08 mars 2020.

« La Vie devant soi » : juste une histoire d’amour

La Vie devant soi
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Publié en 1975 sous pseudonyme par le bandit de la littérature française Romain Gary, couronné du prix Goncourt la même année, adapté au cinéma en 1977 puis césarisé et oscarisé, « La Vie devant soi » fait partie de ces histoires qu’on ne présente plus. L’histoire de l’amour infini qui unit madame Rosa, rescapée d’Auschwitz et ancienne prostituée, et Momo, petit garçon musulman qu’elle élève comme un fils.

C’est avec une grande douceur et une non moins grande humilité que le metteur en scène Simon Delattre a choisi de donner la main à Momo et madame Rosa. De l’humilité il en faut pour ne pas prétendre à quoi que ce soit, ne pas chercher le coup d’éclat ou la lumière via l’historique de « La Vie devant soi », mais simplement donner sa version à soi, parce qu’on en a rêvé toute son adolescence, comme on ferait un cadeau à un copain en regardant ses pieds et en lui disant « tu verras c’est pas grand chose » alors que justement, ce cadeau, c’est le plus beau cadeau du monde.

« La vie devant soi » est l’oeuvre d’un grand adolescent rêveur qui, parce qu’il aime au moins autant la musique et les marionnettes que les acteur·ices, a décidé qu’on n’était pas obligé de rentrer dans des petites cases pour faire plaisir aux étroit·es d’esprit et a mis sur scène ce dont il avait, peut-être, rêvé dans sa chambre à 15 ans. Il y a donc la voix fragile et rauque à la fois de Nabila Mekkid, rockstar méconnue qui porte le poids de la Factory sur ses épaules ;  la sublime Maia Le Fourn au magnétisme si fort qu’on l’écouterait lire le Code Civil sans rechigner ; Tigran Mekhitarian qui campe un Momo qui aimerait bien qu’on arrête de le prendre pour un petit alors qu’il est déjà si grand ; et Nicolas Gousseff, se cachant derrière les marionnettes qu’il manipule.

« Est-ce qu’on peut vivre sans amour ? » demande Momo à qui veut bien l’écouter. C’est que Momo, même s’il mériterait parfois qu’on lui lave la bouche au savon tant il parle mal, il en a de l’amour à donner, et il aimerait bien en recevoir un peu aussi. L’amour et la poésie, c’est le beau programme que nous offre toute la troupe de « La Vie devant soi ». Et, comme un ultime cadeau fait à tou·tes les adolescent·es de 15 ans dans leur chambre, des guirlandes illuminent tout le plateau dans les derniers instants de la représentation. Parce que le théâtre est une fête. Parce que la vie un peu, aussi. Et c’est ainsi que nous sortons de la salle, le coeur rempli à ras bord.

 

« La Vie devant soi », d’après Romain Gary, mis en scène par Simon Delattre.
Adapté par Yann Richard.
Avec : Nicolas Gousseff, Maia Le Fourn, Tigran Mekhitarian et Nabila Mekkid.
Vu au Centre Culturel Aragon-Triolet à Orly le 31 janvier 2020.
A retrouver le 6 février à l’Espace Marcel Carné à St Michel sur orge, les 13-14 février au Bateau feu Scène Nationale de Dunkerque, le 10 mars : à l’Avant Seine à Colombes, les 12-13 mars au Grand Bleu à Lille, le 19 mars à Sarreguemines // Le Carreau Scène Nationale de Forbach et les 24-26 mars à La Coupe d’or à Rochefort.

« HEN », l’icône queer de Johanny Bert enflamme le théâtre Mouffetard

HEN
(c) Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, de la fumée, des musicien·nes, des néons qui créent un deuxième espace scénique. Une forme apparait, ondulant derrière un rideau de plastique, le fend, et soudain : le·a voilà. HEN, créature de mousse et de bois, ni homme ni femme, tirant son nom du pronom neutre suédois, diva trash qui boit de la bière et fait — littéralement — l’amour aux projecteurs, débarque pour son tour de chant.

HEN est un·e sale gosse qui refuse férocement de se laisser enfermer dans des cases. Soulevant les questions d’identités de genre, iel utilise les stéréotypes genrés en les poussant à l’extrême, arborant tour à tour poitrine opulente et pénis démesuré. HEN est HEN, furieusement elle, furieusement lui, ni plus ni moins.

En plumes, en latex, en talons, nu·e, HEN évolue sur scène comme si Asia Argento descendait le grand escalier du Lido avec la Line Renaud proverbiale d’une époque que presque plus personne n’a connu mais dont tout le monde se souvient. C’est que Line Renaud descendant le grand escalier du Lido, c’était quelque chose, parait-il. Presque aussi impressionnant que HEN chantant ce qui, on espère, va très vite devenir l’hymne des cortèges féministes : « Bois mes règles ».

Avec son numéro inspiré des cabarets berlinois tels que les aimait Christopher Isherwood, Johanny Bert (qu’on aimait déjà dans, soyons honnête, tout ce qu’il a fait qu’on a pu voir jusqu’ici) crée une icône instantanée de la scène queer, une Dalida qui aurait reposé sa boîte de médicaments au dernier moment et finalement décidé d’envoyer tout le monde se faire foutre à la place. Une créature fabriquée de toutes pièces et pourtant mille fois plus vivante que la plupart d’entre nous. On ne serait pas étonnée de trouver HEN caché·e entre les pages du « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger et on espère en secret que, comme tous les vieux chanteurs qui refusent de raccrocher les gants, iel fera une bonne dizaine de tournées d’adieu suivies de la tournée du come-back. Parce que, pour une fois, on y retournera.

 

« HEN », conception, mise en scène et voix : Johanny Bert.
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert et Anthony Diaz.
Musique live : Cyrille Froger et Ana Carla Maza.
A voir au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette jusqu’au 08 février 2020.
Attention, spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.