Symphonie rurale – réhabilitation d’un innocent dans « Neuf mouvements pour une cavale ».

Neuf mouvements pour une cavale
(c) Le désordre des choses

Si le théâtre s’est emparé depuis quelques années du sujet des violences policières, force est de constater que jusqu’ici le milieu rural était laissé de côté. Peut-être parce que moins séduisant, peut-être parce que plus compliqué pour le public de s’identifier. Peut-être aussi parce que nous avons pris la mauvaise habitude de laisser tout ce qui concerne agriculteurs et agricultrices sur le bas-côté de la route. C’est cette injustice que Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher tentent de réparer avec « Neuf mouvements pour une cavale », conçu comme la première pièce d’un cycle de réflexion autour des violences policières.

L’histoire est malheureusement vraie. En 2017, Jérôme Laronze est abattu par la gendarmerie au terme de neuf jours de cavale. Son crime : avoir refusé de se plier à une procédure absurde en tuant une partie de ses vaches. « C’est comme ça », lui dit-on. « C’est la réglementation. » Et le barnum administratif de se mettre en branle puisqu’au fond on peut tout justifier d’un « C’est comme ça ». Devant l’histoire de cet homme dont se sont emparé la metteuse en scène et l’auteur, on ressent un immense sentiment d’impuissance et d’injustice. De honte, aussi, nous qui, citadin·e·s, nous cachons derrière notre petit doigt en disant « On ne savait pas », façon détournée et pas très courageuse ni très élégante de dire « On ne s’y intéressait pas trop à votre truc, en plus manger de la viande c’est pas très écolo ».

En portant à la scène l’histoire de Jérôme Laronze, et en en faisant le premier volet de leur cycle de réflexion de surcroit, Aurélia Lüscher et Guillaume Cayet font de lui un symbole. Un symbole dont le prénom vient s’ajouter, lors du dernier mouvement de la pièce, à la liste trop longue des victimes, dans un appel à l’insurrection devant un parterre convaincu. Au « C’est la procédure » de l’administration, la comédienne Fleur Sulmont, portant le monologue à bout de bras, semble répondre : « Ni oubli ni pardon ». Et c’est la larme à l’oeil et la colère au creux du ventre que l’on ressort de la salle. Maintenant nous savons. Alors réveillons-nous.

 

 

« Neuf mouvements pour une cavale », écrit par Guillaume Cayet, mis en scène par Aurélia Lüscher.
Avec : Fleur Sulmont et les voix de Claude Thébert et des paysan·ne·s de la Limagne.
A voir au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 9 décembre 2019.

Refaire l’histoire – « Reconstitution : le procès de Bobigny » – Emilie Rousset et Maya Boquet

Reconstitution : le procès de Bobigny
(c) Philippe Lebruman

Les hasards des calendriers de production ont fait qu’à cheval sur les saisons 2018/2019 et 2019/2020 se sont créés deux spectacles autour du procès de 1972 ayant mené à la légalisation de l’avortement, deux propositions portées par deux des plus talentueuses metteuses en scène du moment : « Hors la loi », de Pauline Bureau, et « Reconstitution : le procès de Bobigny », d’Emilie Rousset, co-pensé et co-écrit avec Maya Boquet. Mais si le point de départ est le même, les deux spectacles n’en sont pas moins radicalement différents.

« Reconstitution : le procès de Bobigny » reprend le dispositif déjà utilisé par Emilie Rousset et Maya Boquet lors d’une précédente création, « Les Spécialistes » : plusieurs intervenant·e·s interprétant indifféremment plusieurs rôles, une écoute au casque, et un public libre de circuler de poste d’écoute en poste d’écoute et d’écouter ce qui lui chante. Ainsi, « Reconstitution » se recrée sans cesse, et il existe autant de variations différentes du spectacle que de personnes qui y assistent. Loin de ne pas faire théâtre, ce dispositif — qui peut rebuter au premier abord — replace en réalité les spectateurs et spectatrices au centre de la représentation en leur donnant un rôle actif. C’est à chacun·e de créer son parcours et d’élaborer sa propre réflexion.

La grande force de « Reconstitution : le procès de Bobigny », c’est de ne pas figer une reconstitution historique mais d’ausculter le présent à travers le prisme du procès. Ainsi, des douze témoignages reconstitués, seuls deux émanent de femmes ayant témoigné à Bobigny. Ce procès n’est donc que le point de départ d’une réflexion globale sur l’évolution des droits des femmes depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. A l’heure où les différents mouvements féministes alertent sur une aggravation des violences faites aux femmes parallèle à un recul de leurs droits fondamentaux un peu partout, la création de Maya Boquet et Emilie Rousset s’avère non seulement essentielle mais aussi indispensable, bien que parfois difficile à entendre. Rien n’est épargné car tout doit être su, le point de vue du fondateur d’un mouvement anti-avortement, comme le double standard créé étatiquement entre femmes de la métropole (pour qui il était si compliqué d’avorter), et femmes de La Réunion (qu’on avortait de force), soulignant au passage que ce double standard n’est au fond que les deux faces d’une même pièce, celle qui veut que le corps (et, en l’occurrence, la fertilité) des femmes soit contrôlé par d’autres qu’elles-mêmes.

Véritable pont entre les féministes d’hier et les féministes d’aujourd’hui, « Reconstitution : le procès de Bobigny » fait oeuvre de sororité dans sa portée politique, s’inscrivant de fait dans la lignée des oeuvres féministes à voir absolument.

 

 

« Reconstitution : le procès de Bobigny », d’Emilie Rousset et Maya Boquet, m.e.s d’Emilie Rousset.

Avec : Véronique Alain, Antonia Buresi, Rodolphe Congé, Suzanne Dubois, Emmanuelle Lafon, Thomas Gonzalez, Anne Lenglet, Aurélia Petit, Gianfranco Poddighe, Lamya Régragui, Anne Steffens, Nanténé Traoré, Manuel Vallade, Margot Viala, Jean-Luc Vincent.

A voir au Théâtre de Gennevilliers du 10 au 14 octobre 2019, au Théâtre de la Cité Internationale les 19 et 20 octobre 2019, au POC d’Alfortville le 16 novembre 2019 et au Théâtre de Rungis le 30 novembre 2019.

Tournée Groupe des 20 : https://www.groupedes20theatres.fr/les-spectacles-coproduits/saison-2019-2020/
Le 8 mars 2020 à 18h – La Bergerie – Noisy le sec