Championnes du monde – Pauline Bureau et « Féminines » aux Abbesses

Féminines
(c) Simon Gosselin

L’histoire commence comme une blague. En 1968, tandis que les pavés frémissent et que la grogne monte dans les usines, on cherche une attraction pour la kermesse d’un journal à Reims. La kermesse de l’année précédente ayant proposé un combat de catch de nains, il s’agit de frapper fort pour se surpasser. C’est ainsi qu’un homme eut cette grande idée : faire jouer des femmes au football. Alors qu’il se tape sur la panse de satisfaction en imaginant les rémois se marrer comme des bossus devant des bonnes femmes qui tenteront de jouer au ballon avec l’aisance d’une poule à qui on présenterait un couteau, des femmes se pressent au portillon en nombre. C’est le début d’une révolution, pour le sport, mais aussi pour les femmes.

« Féminines » ne s’inscrit pas dans le courant des pièces de théâtre féministes stricto sensu dans le sens où ses personnages féminins ne se réclament pas féministes ni ne luttent sous forme organisée pour l’avancée des droits des femmes. Néanmoins, en mettant en scène la naissance d’un collectif majoritairement féminin, Pauline Bureau dépeint l’éveil des consciences de ses personnages. Car on le répète souvent : le privé est politique. Ainsi on a du mal à ne pas voir des symboles dans le parcours des personnages qui, si chacune est confrontée à une problématique différente (illetrisme, violences sexistes, misogynie ordinaire), toutes se retrouvent au final à écrire des variations sur le thème du désir d’autonomie — que cette autonomie soit vis-à-vis d’un mari, d’un père ou d’un patron.

Partie d’une histoire vraie, celle de la création de la première équipe féminine de football et de sa victoire en Coupe du Monde, Pauline Bureau a rencontré ces femmes qui ont changé la donne du sport collectif avant de créer des personnages fictionnels. Marie-Maud, Joanna, Rose, Françoise, Jeanine et Marinette sont ces femmes inventées mais terriblement attachantes qui, un beau jour, finissent par en avoir ras le bol et dire merde au papa qui veut absolument coller sa fille à la danse classique comme au mari à qui il faut apprendre à sortir un poulet du four. L’histoire ne dit pas si la kermesse du journal de Reims a fini par organiser des olympiades masculines de sortie de poulet du four, mais il y a fort à parier qu’on y aurait bien plus trouvé matière à ricaner que devant des footballeuses.

 

 

 

 

« Féminines », écrit et mis en scène par Pauline Bureau.
Avec : Yann Burlot, Nicolas Chupin, Rebecca Finet, Sonia Floire, Léa Fouillet, Camille Garcia, Marie Nicolle, Louise Orry-Diquero, Anthony Roullier, Catherine Vinatier.
A voir au Théâtre de la Ville – Les Abbesses jusqu’au 7 décembre 2019.

« Pièce »,poésie mise en jeu par le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY

Pièce
(c) Dorothée Thébert-Fillige

Noël est arrivé en peu en avance au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, et c’est le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY qui dégaine le cadeau avec « Pièce », présenté pour la première fois en France. On s’apprêtait à retrouver ces trois-là avec un plaisir intense, après bien des heures à siffloter en cachette le tube qu’était la chanson sur la compote à la rhubarbe des « Potiers », en se demandant ce que l’univers de ces hurluberlus aussi doux que le pelage d’un chaton angora nous réservait pour ces retrouvailles en grande pompe dans un théâtre rempli à craquer — et où, c’est chose si rare qu’il est indispensable de le souligner, personne n’est sorti pendant la représentation.

« Pièce »continue à creuser le sillon cher aux trois artistes suisses, elles et lui qui sont si attaché·e·s aux gens ordinaires qu’il et elles leur consacrent leurs oeuvres. Après les chanteurs amateurs de « Récital » et les potiers amateurs des « Potiers », « Pièce » met en scène des comédiens amateurs répétant une tragédie où l’on reconnaîtra des bribes des histoires d’Antigone et de Médée. Tandis que les personnages se font, comme l’aurait dit Françoise Sagan, des bleus à l’âme en se piquant les meilleurs rôles et en se faisant secouer par le metteur en scène, le public est invité à observer ce qui se joue en creux. Chez GREMAUD/GURTNER/BOVAY, on dit beaucoup quand on ne dit pas. Dans ces phrases toujours commencées et rarement finies, ces mots qui s’élèvent seuls au milieu des marmonnements, c’est toute la difficulté d’être sur scène — et, par extension, d’être au monde — qui se joue.

François Gremaud, Michèle Gurtner et Tiphaine Bovay-Klameth font partie des fêlé·e·s, celles et ceux qui laissent passer la lumière. De poésie le collectif déborde, de méchanceté il en est dénué, et il est difficile de résister au rire lorsque François Gremaud perd son pantalon ou lorsque Tiphanie Bovay-Klameth fait plusieurs tours de scène en courant pour marquer le chemin parcouru par le messager. Et c’est après avoir gagné le coeur de celles et ceux qui ne les connaissaient pas encore à grands coups de rires, après avoir joué de l’idiotie telle que théorisée par Jean-Yves Jouannais, alors qu’on pourrait céder à la facilité, se laisser avoir et ne voir en elles et lui que de gentils illuminé·e·s parfaitement inoffensif·ves, que « Pièce » déploie un formidable soliloque doublé entre Michèle Gurtner et Tiphanie Bovay-Klameth sur la condition des actrices et des femmes.

Ainsi, « Pièce » se déploie dans toute sa splendeur. Le collectif est peut-être illuminé, mais reste bien en prise avec le réel. Il ne s’agit pas d’y échapper, à ce réel, mais bien de le réenchanter.

 

 

Pièce, écrit et mis en scène par le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY
Avec : François Gremaud, Michèle Gurtner, Tiphanie Bovay-Klameth et Samuel Pajand.
A voir au Théâtre de la Ville – les Abbesses du 13 au 17 novembre 2019.