« Dr Nest » : les doux dingues de la Familie Flöz envahissent le Théâtre Monfort

Dr Nest
(c) Valérie Tomasulo

C’est un spectacle bien étrange que nous offre le collectif berlinois Familie Flöz au Théâtre Monfort. A rebours d’une certaine tendance du théâtre contemporain à parler beaucoup pour ne pas toujours dire grand chose, à contre-sens des différentes crises qui traversent les plateaux à mesure qu’elles traversent le monde.

Nouvel arrivé dans l’équipe soignante, le docteur Nest prend ses marques dans l’hôpital psychiatrique. Au contact des patient·e·s, il va modifier son approche thérapeutique jusqu’au point où il va commencer à gêner le reste de l’équipe médicale. Mais attention : ici, il n’est pas question de politique, pas question de lancer le débat sur les conditions de vie dans les hôpitaux, pas de coup de poing à l’estomac, car ce n’est pas le sujet. Samuel Fuller et son « Shock Corridor » sont loin, Familie Flöz lorgne plutôt du côté de Jacques Tati, un Jacques Tati qui aurait légèrement infusé dans l’inquiétante étrangeté des frères Quay.

Le ton est donné par les masques enfilés par les comédiens et la comédienne dès les cinq premières minutes, des masques grotesques, disproportionnés, comme pour souligner que nous ne sommes pas devant du théâtre naturaliste, mais devant une fantaisie. Il en va ainsi des occupant·e·s de l’hôpital, dépourvu·e·s de troubles labelisables par le premier quidam avide de la lecture de Doctissimo, et assimilables à de gentil·le·s ahuri·e·s qui, parce qu’ils et elles ne correspondent pas à ce que la société attend d’elles et eux, sont parqué·e·s à sa lisière.

La question levée en parallèle de la représentation mérite qu’on s’y arrête : peut-on décider de mettre en scène une fantaisie en hôpital psychiatrique ? Peut-on traiter de la psychiatrie comme de n’importe quel sujet ? Oui, semble nous dire Familie Flöz. Mais un oui qui, tout fantasque qu’il soit, a quand même plusieurs degrés de lecture. Il est tentant de s’arrêter au premier degré, de rire de ce patient qui bat des mains quand il est content ou de frissonner devant celui-là tout de noir vêtu et à l’air menaçant. Pour celles et ceux qui en voudraient plus, la première couche de vernis se décolle légèrement par endroits pour laisser transparaître des choses un peu plus sérieuses. Ce que fait le docteur Nest, au fond, ce n’est rien d’autre que se mettre à hauteur des êtres qui lui font face pour communiquer à leur manière, fut-elle hors normes. Ce qui déplaira eternellement à ceux qui ont décidé qu’il fallait rentrer dans certaines cases. Mais Familie Flöz n’est pas de ceux-là. Car bien qu’aucun·e interprète n’ouvre la bouche, on aurait pourtant juré les entendre nous susurrer : et si vous fichiez un peu la paix aux gens qui ne sont pas comme vous ?

 

 

« Dr Nest », de Fabian Baumgarten, Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber, Hajo Schüler, Mats Suethoff et Michael Vogel.
Mise en scène : Hajo Schüler et Michael Vogel.
Avec : Fabian Baumgarten (en alternance avec Hajo Schueler), Anna Kistel, Björn Leese, Benjamin Reber et Mats Suethoff.
A voir au Théâtre Monfort jusqu’au 02 février 2019.

« Oh Boy ! », mis en scène par Olivier Letellier, fête ses dix ans.

OH BOY (c) Christophe Raynaud de Lage
(c) Christophe Raynaud de Lage

Couronnée d’un Molière du spectacle jeune public en 2010, « Oh Boy ! » revient fêter ses dix ans au Théâtre Monfort dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville. « Oh boy ! », c’est cette exclamation qu’utilisent les anglophones pour à peu près tout, et que Barthélémy, vingt-six ans et grand enfant, utilise aussi beaucoup, parce que ça évite d’être vulgaire et puis peut-être aussi un peu parce que parler en anglais ça donne un genre, une assurance dont on manquerait.

Créé par Marie-Aude Murail, qu’on ne présente plus, porté par Catherine Verlaguet et Olivier Letellier, « Oh Boy ! » fait partie de ces oeuvres qui refusent de prendre les enfants pour des imbéciles et leur présentent, sans jugement et à leur hauteur, des histoires parfois drôles, parfois tristes, mais toujours en prise avec la vie, la vraie. Ici, on parlera homosexualité, adoption, deuil et maladie, les larmes jamais très loin mais toujours un sourire bravache affiché pour faire fuir la tristesse.

Propulsé du jour au lendemain responsable de trois enfants dont il ignorait jusque là l’existence, Barthélémy grandit finalement autant qu’eux. Pourtant il s’en méfiait comme de la peste, de ces gamins pas très beaux sauf la plus petite, aucune envie de devenir responsable. Pire, charge d’âmes. On a déjà bien trop à faire avec soi-même. Et puis le coeur s’agrandit, et on se rend compte qu’avoir des enfants dans sa vie c’est aussi un super prétexte pour continuer les blagues devant un public de choix. C’est donc l’humour en bandoulière que Barthélemy s’attaque à ce qui va devenir le rôle de sa vie : grand frère.

La mise en scène poétique et épurée d’Olivier Letellier, au décor fait de quelques livres et quelques jouets, attrape par la main les enfants officiels tout comme nous, les adultes, enfants officieux qui tentons jour après jour de persuader le reste du monde, y compris nous-mêmes, que nous savons ce que nous faisons. Et c’est à l’oreille qu’on vient nous susurrer : « Souris, frangin·e. La vie n’est pas toujours tendre mais on arrivera à en faire quelque chose, promis. »

 

« Oh Boy ! » d’après le roman de Marie-Aude Murail, adaptation de Catherine Verlaguet, m.e.s d’Olivier Letellier.

Avec en alternance : Lionel Erdogan, Guillaume Fafiotte, Lionel Lingelser et Matthew Brown.

A voir au Théâtre Monfort du 15 au 19 octobre 2019.

HATE – Laetitia Dosch et Yuval Rozman

 

Hate
(c) Dorothée Thebert Fillige

Elle s’avance, lentement, dans l’allée du théâtre. Sur scène, elle ôte sa robe avant de pénétrer dans l’espace du cheval. Elle, c’est Laetitia Dosch, qui n’étant pas à un projet fou près, qu’il soit le sien ou celui d’un·e autre, dialogue plus d’une heure durant, nue, donc, avec le cheval Corazon. La vraie mise en danger, la vraie mise à nue, cependant, ne vient pas de la nudité — puisqu’après tout le public habitué au théâtre n’est plus vraiment choqué par la présence de corps nus sur scène — mais par l’écriture, pour la première fois, d’un texte au « je ».

Comme souvent lorsqu’on parle de soi, Laetitia Dosch  parle en réalité beaucoup des autres, ces autres qui n’en peuvent plus de devoir regarder le monde se casser la gueule sans savoir quoi faire, celles et ceux qu’on traite d’idéalistes simplets dans le meilleur des cas quand ils osent ouvrir la bouche, tant et si bien qu’au final, la seule personne avec qui on arrive à parler n’est pas une personne mais un cheval.

Il y a beaucoup de tristesse dans HATE, beaucoup d’angoisse face à ce qui est en train de se passer, mais de résignation, jamais. Bien au contraire. Il y est plutôt question d’utopie écologique, d’une tentative de renouer avec la terre via le lien avec le cheval. C’est qu’il est difficile de vivre, de nos jours, et la difficulté d’être qui ne s’arrangeait déjà pas pour Jean Cocteau ne s’arrange pas plus en 2019.

Laetitia Dosch s’autorise aussi à donner une voix, une vraie, à Corazon, comme elle avait fait à Avignon avec Jonathan Capdevielle dans »Les Corvidés ». Parce que si les humains ont toujours quelque chose à dire sur les animaux, il est fort possible qu’eux aussi aient beaucoup à dire sur nous et sur notre façon de se penser en haut de la pyramide des espèces.

Immense courage de Laetitia Dosch, donc, de prendre sur ses épaules le poids de l’humanité seule en scène tout en ne se défilant pas, en assumant d’en faire partie. Grand spectacle qui parle de la catastrophe vers laquelle nous courons et qui aimerait bien la faire dérailler. Pas de solutions, bien sûr, il n’y aura de solution que collective, mais des pistes de réflexion sur le devenir des espèces. Et un rap extraordinaire, parce qu’en plus, Laetitia Dosch a la gentillesse de ne pas laisser partir son public anxieux et pleurant.

 

 

HATE, de Laetitia Dosch, m.e.s Laetitia Dosch et Yuval Rozman.

Avec : Laetitia Dosch et Corazon.

A voir au théâtre Monfort du 25 septembre au 4 octobre 2019.