Grands comme des enfants — « Kiwi » au Théâtre Mouffetard

Kiwi
(c) La Tortue noire

Créé en 2007, lauréat d’un Chagall Award en 2009, « Kiwi », spectacle de la compagnie québecoise La Tortue noire qui ne cesse de tourner depuis sa création, pose ses valises à Paris pour une semaine de représentations exceptionnelles.

Une petite fille sans parents, pas même douze ans, s’échappe du centre de détention pour mineur·es où elle a été placée et se retrouve prise sous l’aile d’une bande d’un peu plus âgé·es qu’elle. Ici, ni famille ni prénom de naissance, alors comme il faut bien répondre à quelque chose, chacun·e a été baptisé d’un nom de fruit. Il y a Litchi. Il y a Mangue. Elle, ce sera Kiwi. Ces prénoms qui n’en sont pas, c’est tout autant une façon d’effacer un passé douloureux en se réappropriant sa destinée qu’une volonté, en choisissant des noms de fruits pour tout le monde, de se recréer une famille. De bric et de broc, peut-être, à l’image des objets qui constituent le décor, mais une famille quand même. Un endroit où se tenir chaud, où s’épauler, grâce à qui on ne sera plus jamais seul·e. Et puis il y a Litchi. Plus qu’un ami, autre chose qu’un frère.

Sur scène, le public est amené à voyager entre deux échelles. Kiwi et Litchi sont incarné·es par Sarah Moisan, oisillon heurté par la vie qui se découvrira la force d’un géant, et Dany Lefrançois, bad boy au coeur tendre qui veut protéger sa Kiwi à tout prix. Mais Kiwi et Litchi sont aussi si jeunes, si petits, que parfois il et elle ne sont plus que des têtes de poupées mannequin enfilées sur les doigts des artistes. Et le décalage entre ces tous petits êtres et l’horreur dans laquelle elle et il sont plongé·es est renforcé par le procédé enfantin de faire des marionnettes avec ses doigts. Il faut garder une grande part d’enfance en vie pour faire courir un personnage à perdre haleine sur son index et son majeur, pour créer une colline avec une peluche et un bout de velours. Et aussi pour affronter des choses trop grandes pour soi sans jamais laisser tomber, parce qu’au bout il y a un rêve qui surpasse tout.

« Kiwi », c’est tout petit et très grand à la fois, fragile et solide comme un enfant qui rêve à sa maison en pierre pour abriter son petit monde. Ca fait résonner en soi des choses qu’on pensait avoir oubliées en devenant adulte et qui sont là, tapies au fond. La délicatesse de la compagnie la Tortue noire les fait ressortir.

 

 

« Kiwi », de Daniel Danis, mis en scène par Guylaine Rivard.
Avec : Sarah Moisan et Dany Lefrançois.
A voir au Théâtre Mouffetard jusqu’au 08 mars 2020.

« HEN », l’icône queer de Johanny Bert enflamme le théâtre Mouffetard

HEN
(c) Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, de la fumée, des musicien·nes, des néons qui créent un deuxième espace scénique. Une forme apparait, ondulant derrière un rideau de plastique, le fend, et soudain : le·a voilà. HEN, créature de mousse et de bois, ni homme ni femme, tirant son nom du pronom neutre suédois, diva trash qui boit de la bière et fait — littéralement — l’amour aux projecteurs, débarque pour son tour de chant.

HEN est un·e sale gosse qui refuse férocement de se laisser enfermer dans des cases. Soulevant les questions d’identités de genre, iel utilise les stéréotypes genrés en les poussant à l’extrême, arborant tour à tour poitrine opulente et pénis démesuré. HEN est HEN, furieusement elle, furieusement lui, ni plus ni moins.

En plumes, en latex, en talons, nu·e, HEN évolue sur scène comme si Asia Argento descendait le grand escalier du Lido avec la Line Renaud proverbiale d’une époque que presque plus personne n’a connu mais dont tout le monde se souvient. C’est que Line Renaud descendant le grand escalier du Lido, c’était quelque chose, parait-il. Presque aussi impressionnant que HEN chantant ce qui, on espère, va très vite devenir l’hymne des cortèges féministes : « Bois mes règles ».

Avec son numéro inspiré des cabarets berlinois tels que les aimait Christopher Isherwood, Johanny Bert (qu’on aimait déjà dans, soyons honnête, tout ce qu’il a fait qu’on a pu voir jusqu’ici) crée une icône instantanée de la scène queer, une Dalida qui aurait reposé sa boîte de médicaments au dernier moment et finalement décidé d’envoyer tout le monde se faire foutre à la place. Une créature fabriquée de toutes pièces et pourtant mille fois plus vivante que la plupart d’entre nous. On ne serait pas étonnée de trouver HEN caché·e entre les pages du « Hollywood Babylon » de Kenneth Anger et on espère en secret que, comme tous les vieux chanteurs qui refusent de raccrocher les gants, iel fera une bonne dizaine de tournées d’adieu suivies de la tournée du come-back. Parce que, pour une fois, on y retournera.

 

« HEN », conception, mise en scène et voix : Johanny Bert.
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert et Anthony Diaz.
Musique live : Cyrille Froger et Ana Carla Maza.
A voir au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette jusqu’au 08 février 2020.
Attention, spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.